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Le Lys dans la correspondance de Balzac

par Alex Lascar (Paris)

 

Journaliste, romancier (quelque peu homme de théâtre), Balzac fut aussi un extraordinaire épistolier. Ses lettres passionnément et savamment éditées par Roger Pierrot, qu’épaule maintenant Hervé Yon, sont réparties en deux ensembles, la Correspondance et les Lettres à Madame Hanska [1]. Fasciné on y découvre l’homme, mais surtout l’écrivain au travail.

 

Dans la préface de la première édition du Père Goriot (6 mars 1835) Balzac annonce vouloir peindre une femme qui soit vertueuse par goût et le 10 mars il écrit à Mme de Castries : « La grande figure de femme promise [...] est faite à moitié : c’est intitulé Le Lys dans la vallée » (le titre est donc trouvé). Ce sera « une image de la perfection sur la terre ». L’œuvre, ajoute-t-il, a été commencée « il y a plusieurs mois »[2] : à l’évidence c’est inexact (d’ailleurs le 11 il écrit à Mme Hanska : « Je prépare [...] Le Lys dans la vallée »[3]. Entendons qu’il y songe). Il est en revanche probable qu’après avoir lu Volupté de Sainte-Beuve en août 1834 il a songé à refaire ce livre trop sage et surtout le personnage de Mme de Couaën, pas assez femme et trop peu exposée au danger. Plus tard, en mars, dans une autre lettre à Mme de Castries, il précise travail et projets : « Elle s’appellera Henriette, j’avais par une bizarrerie singulière tardé à lui donner un nom, parce que j’ai déjà bien consommé des noms de femme » (Henriette était le prénom usuel de la marquise). « J’espère pouvoir faire paraître l’œuvre en deux fois à la Revue des deux Mondes [4]. Le 1er article serait pour le 15 avril »[5]. Mais en fait il a d’autres urgences. « Cette terrible Séraphîta » qu’il veut finir l’« écrase »[6]. En outre il travaille à L’Enfant maudit, à Louis Lambert, à La Fille aux yeux d’or. Le 9 mai il part pour Vienne. De là, le 18, il avertit Werdet qu’en raison du coût de son voyage, il a tiré sur lui une lettre de change de 1500 fr en avance sur le paiement de l’édition en librairie du Lys qu’il « espère pouvoir envoyer d’ici, dans dix jours ; je me suis engagé à le livrer à une cara dona, tout entier, ici »[7]. Mais il est distrait par les mondanités et vers la fin mai il écrit à Mme Hanska : « ne me mettant que demain au Lys dans la vallée, il faudra travailler d’abord 14 h pour regagner le temps perdu. Et je me suis juré de faire cette œuvre à Vienne, ou, sinon, de me jeter dans le Danube »[8]. Malgré le désordre qu’il trouve dans ses affaires à son retour, il fait pourtant un voyage d’agrément à Boulogne.

 

Alors en juillet, pressé par la nécessité, il se plonge dans le travail. Car la Revue de Paris demande « la fin de Séraphîta » et « la Jeune Mariée », les « 2 mondes » le Lys, et le Conservateur « une composition royaliste »[9]. Du 20 au 27 juillet, il avance considérablement la rédaction du roman. Le 31 il écrit à Buloz , lui envoie deux manuscrits, la fin de Séraphîta et Le Lys, et laisse entendre que ce dernier ouvrage est complet. Buloz lui remet un acompte de 2000 fr. À la mi août il reçoit les premières épreuves de son roman et il écrit à Madame Hanska le 23 que les corrections sont bien avancées. Il les achève (tout en travaillant Gobseck et le futur Contrat de mariage) et remet le texte à Buloz le 22 septembre (d’après la Revue de Paris, 29 mai 1836). Le 15 octobre il offre au docteur Nacquart les épreuves corrigées du premier article à paraître du Lys [10]. À la fin du mois, il avoue à Mme Hanska qu’il lui reste à mettre au point deux articles pour Buloz. Il en aura pour quarante jours.

 

Mais le 21 novembre il fait part à l’Étrangère de son différend avec Buloz. Pour Balzac le directeur de la Revue de Paris ne voulait pas publier la fin de Séraphîta qui lui paraissait incompréhensible. Buloz, dit, lui, s’être découragé : il a trop attendu la fin de l’œuvre. M. de Balzac n’aura pas les honneurs de la Revue des Deux Mondes ; Le Lys remplacera Séraphîta dans la Revue de Paris [11]. Le 18 décembre notre auteur apprend par Mme Hanska que le début du Lys a paru dans la Revue étrangère de Saint-Pétersbourg. Sa réaction est d’abord modérée : tant de fois déjà il a été trompé et lésé ! Or peu après, le jour même où, le 27 décembre, paraît le troisième article dans la Revue de Paris, rupture avec Buloz ! Pourquoi ce changement ? c’est notamment qu’il avait eu entre les mains un exemplaire de la revue russe et découvert qu’elle avait publié le texte du premier jeu d’épreuves, bien différent de celui de la Revue de Paris et très imparfait. Alors commence un semestre enfiévré : Balzac intente un procès à Buloz, il se bat contre lui-même pour achever son roman.

 

*

 

Différentes lettres à son avocat, Boinvilliers, à Sélim Dufour, le correspondant parisien de la Revue étrangère, témoignent de l’importance qu’il accorde à l’affaire : sont en jeu les droits imprescriptibles d’un créateur sur son œuvre [12]. Mais, exigeant, sourcilleux, l’auteur se doit de livrer au public des textes aboutis. Balzac s’acharne donc.

 

En janvier 1836 il le répète à Mme Hanska, il a Le Lys dans la vallée à finir. Plus significativement il affirme le 23 mars : le roman « sous un mois, sera tout à fait achevé. Vous ne pourrez savoir ce qu’est Le Lys dans la vallée qu’en le lisant tout entier dans l’édition de Werdet qui fait deux beaux volumes in-8°. Le 1er est tout imprimé, je viens avant de vous écrire de donner le bon à tirer de la d[ernière] feuille de ce premier volume, j’avais q[ue]lq[ues] phrases à refaire dans une lettre de Mme de Mortsauf à Félix qui a fait pleurer Mme Hamelin, m’a-t-elle dit. Rien de tout cela n’était dans votre infâme Revue, pas plus que tous les travaux qui ont fait de mon mauvais mss une œuvre de style »[13]. Et il recommande le 27 mars : « Attendez pour connaître Le Lys dans la vallée l’édition de Werdet »[14]. Il doit avouer le 1er mai : « Je vais me mettre à faire des passages difficiles du Lys dans la vallée, il s’agit d’achever le chapitre intitulé les 1eres amours. J’y ai entrepris des effets littéraires extrêmement difficiles à rendre. Quels travaux ! Que d’idées ensevelies dans cette œuvre »[15]. « Aujourd’hui j’ai beaucoup travaillé ; je vais encore passer la nuit pour achever le Lys, car j’ai encore une trentaine de feuilles de mon écriture à faire, ce qui est un quart du livre »[16]. Et quelle confidence le 16 mai : « Le Lys dans la vallée me mine, ni le procès ni le livre ne sont terminés. J’ai encore 10 feuilles, ou 160 pages du livre, à faire en entier, les écrire et les corriger. J’espère finir en 10 jours, quoique ce soit presque le quart de l’œuvre ; mais c’est le quart le plus facile. Tout maintenant est achevé, posé, je n’ai plus qu’à conclure. Le caractère saillant est décidément M. de Mortsauf, il était bien difficile de dessiner cette figure, mais elle est terminée aujourd’hui. J’aurai élevé cette statue de l’Émigration ; j’aurai rassemblé dans une même création tous les traits de l’émigré revenu dans sa terre »[17].

 

Le 17 [?] mai 1836 il avoue à la mystérieuse Louise [18] : « j’ai été obligé de travailler plus que tout autre jour [...] vous aurez Le Lys avant tout le monde ; [...] car j’espère avoir fini le 25 – Quelle œuvre ! et que de nuits perdues – il y en a bien 200 ! »[19]. Le 27 il a « encore 8 feuilles à remanier, corriger et laminer »[20]. Le 2 ou 3 juin il écrit au « bon Dablin » : « mon ouvrage à finir [...] me prend 15 heures avant tout par jour »[21], et à Louise encore, entre le 3 et le 5 juin 1836 : « Cara, le procès est gagné [...] tout s’était soulevé contre moi, [...] il a fallu rugir une fois, pour faire taire toutes ces grenouilles – vous comprenez mon silence, j’espère ; il a fallu courir, travailler ; enfin, en 15 jours, je n’ai pas dormi trente heures, et j’ai à faire encore les 100 dernières pages du Lys, que je veux faire paraître mardi ou mercredi, 8 juin [22]. [...] Je vous écris au milieu de l’imprimerie et de la bataille des épreuves ». Il est enfin libéré et conclut pour Mme Hanska : « En gros mon procès est gagné, et mon livre a paru. J’ai travaillé nuit et jour pour pouvoir finir le livre assez à temps pour qu’il pût paraître le jour même du jugement ». Mais à quel prix peut-être, car « ce sont des victoires qui tuent »[23] et il évoquera durant l’été les « horribles travaux du Lys ! [24] ».

 

Quand en juillet et août il parle encore du roman à son Ève (Mme Hanska) et à Louise, c’est pour distinguer entre les jugements du monde et le seul vrai jugement qui compte à ses yeux, celui de Mme de Berny, qui vient de mourir. « Oui, tous les journaux ont été hostiles au Lys ; tous l’ont honni, ont craché dessus. [....] Au lieu d’en vendre 2000, comme je l’espérais pour Werdet, nous ne sommes qu’à 1300. [...] Il y a des ignares qui ne comprennent pas la beauté de la mort de Mme de Mortsauf, et qui n’y voient pas la lutte de la matière et de l’esprit qui est le fond du christianisme. Ils ne voient que les imprécations de la chair trompée, de la nature physique blessée, et ne veulent pas rendre justice à la placidité sublime de l’âme, quand la comtesse est confessée et qu’elle meurt en sainte »[25]. « L’ange qui maintenant a échappé aux misères de la vie » [...] et « qui m’était si amoureusement sévère, avouait que le Lys était un des plus beaux livres de la langue française, elle se parait enfin de cette couronne que 15 ans auparavant, je lui avais promise »[26]. Enfin, vers le 28 août 1836, il résume pour Louise : « La personne que j’ai perdue était plus qu’une mère, plus qu’une amie, plus que toute créature peut être pour une autre, elle ne s’explique que par la divinité [...]. Si je vis c’est par elle [...] elle était un soleil moral. Mme de M[ortsauf], du Lys, est une pâle expression des moindres qualités de cette personne ; il y a un lointain reflet d’elle, car j’ai horreur de prostituer mes propres émotions au public »[27].

 

Pour finir, on voudrait lancer une invite : va lecteur, à ton tour feuillette au moins cette correspondance ; tu auras sous les yeux les combats de l’honneur, de la volonté, de l’amour, ... et du génie.

 

 




[1] Les abréviations Pl. et LHD, à la suite des citations, renvoient à l’édition de la Correspondance (R. Pierrot et H. Yon), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I (2006) et t. II (2011) et des Lettres à Madame Hanska, éd. R. Pierrot, R. Laffont, coll. « Bouquins », 1990, 2 vol.

[2] Corr. Pl., t. I, p. 1070-1071.

[3] LHB, t. I, p. 235.

[4] Cette Revue, si prestigieuse, et notamment aux yeux de Balzac, avait à sa tête Buloz qui dirigeait en même temps la Revue de Paris.

[5] Corr. Pl., t. I, p. 1073.

[6] LHB, t. I, p. 235.

[7] Corr. Pl., t. I, p. 1088.

[8] LHB, t. I, p. 330.

[9] LHB, t. I, p. 345.

[10] Corr. Pl., t. I, p. 1133.

[11] Le premier article paraît le 22 novembre, le second le 29 (voir note suivante).

[12] Voir Corr. Pl., t. II, lettres 36-2, 36-14, 36-20, 36-22, 36-62 (à l’avoué Labois), 36-82 (à J.-M. Durantin, juge au tribunal de première instance de la Seine), 36-97, 36-98, 36-100.

[13] mss : abréviation de manuscrit ; LHB, t. I, p. 301.

[14] LHB, t. I, p. 305.

[15] LHB, t. I, p. 316.

[16] LHB, t. I, p. 249.

[17] LHB, t. I, p. 319.

[18] Pour nos incertitudes sur le personnage voir le « Répertoire des correspondants » (Corr. Pl., t. II, p. 1364-1365).

[19] Corr. Pl., t. II, p. 61.

[20] Au docteur Nacquart, Corr. Pl., t. II, p. 62.

[21] Corr. Pl., t. II, p. 67.

[22] En fait Werdet, selon R. Pierrot et H. Yon, mettra en vente entre le 9 et le 12 juin (Corr. Pl., t. II, note 3 de la lettre 36- 90, p. 1006).

[23] LHB, t. I, p. 321

[24] LHB, t. I, p. 329.

[25] LHB, t. I, p. 332-333.

[26] LHB, t. I, p. 330.

[27] Corr. Pl., t. II, p. 105. Il notera encore le 1er octobre 1836 : « J’en suis à 5 plaintes formelles de personnes autour de moi qui disent que j’ai dévoilé leur vie privée. J’ai les lettres les plus curieuses, à ce sujet. Il paraît qu’il y a autant de M. de Mortsauf qu’il y a d’anges de Clochegourde, et les anges me pleuvent, mais ils ne sont pas blancs » [allusion à Louis Lambert] (LHB, t. I, p. 339).

 

Liste des abréviations utilisées

Pl. : « Bibliothèque de La Pléiade ». Édition de La Comédie humaine publiée en 12 vol. (1976-1981) sous la direction de P.-G. Castex.

Corr. Pl. : Correspondance de Balzac, éd. R. Pierrot et H. Yon, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2 vol. parus : t. I (1809-1835), 2006 ; t. II (1836-1841), 2011.

LHB : Balzac, Lettres à Mme Hanska, éd. R. Pierrot, R. Laffont, coll. « Bouquins », 1990, 2 vol.

 

 

 

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